Des trialers au secours des perdrix

Un 747 descend doucement et survole les blés comme suspendu en l'air, le bruit est assourdissant et Esther tourne légèrement la tête pour le regarder atterrir quand deux perdrix giclent devant elle à 15 mètres telles deux missiles. Elle est en arrêt et ne les entend pas démarrer mais les aperçoit quand elles entrent dans son champs de vision. Quel agréable surprise pour un passager amateur de chasse en partance pour Dakar ou Bucarest d'admirer de son siège hublot ce magnifique spectacle d'une pointer sage à l'envol dans cet enfer mécanique. Nous sommes à Roissy à seulement quelques centaines de mètres des pistes. Voies de chemin de fer, autoroutes qui se croisent, déchets de toutes sortes, usines, bureaux, avions, kérosène, gas-oil , camps de Roms contraints au braconnage pour survivre, cultures avec traitement comme partout en France : toutes les conditions possibles et imaginables sont réunies contre la survie des perdrix et pourtant c'est trois ou quatre points par parcours à chaque sortie. Bien entendu, aucun agrainoir, pas de piégeage ni le début du commencement de la moindre gestion. J'apprends même que des battues sont organisées quand les consignes de sécurité peuvent être appliquées. Contre toute attente, c'est bourré d'oiseaux et ceux qui habitent la région parisienne le savent bien ! J'ai même pris un point dans le champs où le Concorde s'est écrasé quelques temps plus tard...Il en est tout autant dans certaines zones industrielles ou dans d'autres aéroport en France.

C'est l'antithèse !

Comme moi, la plupart des dresseurs voyagent un peu et sont amenés à visiter des territoires où il y a souvent beaucoup de perdreaux ; ils doivent forcément se poser la même question de savoir pourquoi il y a de fortes densités dans telle ou telle zone de tel ou tel pays alors que le même territoire exploité dans les mêmes conditions ailleurs est vide.

Accoudé au bar, certains usent et abusent des éternels mêmes arguments qui n'ont jamais fait avancer le « schmilblic » : le machinisme agricole, les traitements, la nourriture qui manque, les buses et les fauves...Pourtant, certains territoires sont aménagés et n'ont pas cette réussite insolente du non sens écologique et cynégétique qu'est Roissy. En Andalousie, ce sont des bidons vides de traitement avec étiquettes affichant des têtes de mort qui sont abandonnés au bord des champs et quand le terrain est trop escarpé, les agriculteurs utilisent des engins à chenilles très rapides... Buses, aigles et vautours sont au rendez-vous comme les loups, renards, lynx en Roumanie et pourtant il y a des oiseaux en pagaille !

A force de retourner dans ma tête cette énigme encore plus énervante que le « Rubixcube » à chaque saison de printemps, j'ai fini par me poser une question simple : quel est donc le dénominateur commun de tous ces territoires où il y a autant de perdreaux et la réponse m'est arrivée immédiatement, limpide et claire comme la voix du bon sens : le dérangement. En fait, plus les perdrix sont dérangées et plus elles survivent et se reproduisent ! J'ai aussitôt repensé à l'Espagne où vous ne pouvez rouler 5minutes sur un « camino » en plein milieu de la plaine sans croiser une autre voiture ou voir arriver deux ou trois gardes zélés si vous marchez 50 mètres dans le blé. Avec un peu de chance, c'est la gardia qui déboule. En Serbie, il y a aussi beaucoup de monde qui va et vient à ses occupations en plaine comme dans tous les pays de l'est d'ailleurs et comme c'était le cas en France dans les années 50 quand il fallait beaucoup plus de personnel pour travailler dans les fermes qu'aujourd'hui. Les territoires bien aménagés ce sont aussi des bénévoles passionnés qui circulent en plaine pour agrainer, piéger, surveiller, compter etc... Je me souviens aussi des terrains d'entraînement de René Piat où il y avait beaucoup de perdrix alors que les terrains voisins avaient des densités largement inférieures, tous ses clients et amis le constataient avec étonnement...D'autres dresseurs pourraient témoigner des mêmes faits incroyables. Pour aller du métro au RER, il faut traverser le parc de Villepinte : les compagnies de perdreaux volent de partout. Un client m'avait signalé ce fait incroyable et je suis donc allé sur place vérifier : au milieu des promeneurs, des chiens de toute race qu'on balade, des gosses qui jouent au foot, de quelques golfeurs qui s'entraînent, des banlieusards qui vont effectivement du métro au RER, les compagnies volent et ne cessent de se poser d'un bout à l'autre du parc ou dans les jeunes plantations de sapins. La densité est impressionnante sur une surface qui n'excède pas une cinquantaine d'hectares et le dérangement est maximum. Par contre, je suis revenu quelques jours plus tard avec un chien : impossible de prendre un point avec ces perdrix toujours sur l'œil...Tous les dresseurs vous le diront quand il y a beaucoup de perdrix grises sur une chasse, c'est souvent plus difficile de prendre des points. D'emblée, chacun pense qu'elle s'avertisse entre elles mais je crois plutôt qu'elles sont nombreuse parce que, justement, elles sont très méfiantes.

Le secret de la perdrix c'est donc le dérangement. Effectivement, la perdrix ne vole que très peu si elle n'est pas dérangée, c'est une sacrée pièteuse et elle devient donc très vulnérable si elle reste dans le monde des « rampants »  ; c'est alors une prise facile pour les prédateurs et aussi la première victime du machinisme agricole. Dérangée régulièrement, elle vole, s'aguerrit, se défend suvagement et donc forcément survit. Son physique change : elle se muscle et n'hésite pas à chercher plus loin sa nourriture ou un conjoint si le secteur en manque. En pleine forme et en pleine possession de ses moyens, elle devient ainsi une formidable reproductrice capable d'élever une quinzaine de pouillards. De vieux gardes m'ont également précisé l'importance du brassage des perdrix au printemps pour changer le sang en favorisant les rencontres nouvelles, ce qui réduit aussi le nombre des triades.

En réalité, je vous l'affirme tout ce qui ne tue pas la perdrix, la renforce !

L'exemple peut paraître limite aux bien pensants mais c'est un fait historique et tous les études démographiques le démontrent : c'est en temps de guerre et dans les pays les plus pauvres que les hommes ont le plus d'enfants et non pas dans les pays occidentaux où les nantis, gavés et repus s'adonnent à la paresse et à la décadence. C'est malheureusement une loi de la nature et des civilisations entières ont péris de trop de confort et d'oisiveté...

La perdrix est une vraie combattante qui est attachée à son territoire et plus vous la dérangez, plus elle revient défendre son carré de blé : c'est une irréductible gauloise. Votre chien prend un point à 14 heures à la limite de ce blé et de ce guéret, revenez dans un quart d'heure et notre gallinacé a déjà repris possession de son bien : plus vous le dérangez, le délogez et plus ce quartier lui plaît : un vrai français de souche !

Le trialer est donc le meilleur allié de la perdrix car il est son prédateur le plus inoffensif, son sparring partner : il la bloque, elle vole et il la regarde partir en espérant la retrouver le lendemain. Les chien s'entraînent et les territoires se repeuplent.

Le réflexe des chasseurs est de protéger leur territoire et d'en interdire jalousement l'accès aux autres mais ils se privent d'un formidable allié dans leur entreprise : le chien d'arrêt ...Un territoire bien aménagé, piégé plus un dresseur qui entraîne et les densités explosent !

Il ne faut pas hésiter à utiliser cet argument, à la faire connaître et à encourager le monde de la chasse à  réfléchir à cette question pour ouvrir leurs territoires en premier lieu aux organisateurs de field-trial qui disent manquer de terrains et bien sur aux professionnels sérieux qui souhaitent entraîner dans de bonnes conditions en France.

Cet article fera sans doute débat mais il faut parfois savoir retourner la table pour découvrir des réponses tellement simples et originales à des problèmes en apparence opposés.

Thierry Hamon
Dresseur professionnel