L'arrêt ferme à la bécasse : une question de patience...

En ces mois de novembre et décembre, la bécasse fréquente de nouveau nos bois et forêts même si la douceur du temps et une certaine sécheresse dans beaucoup de régions ne sont pas très favorables à de belles poses.

Beaucoup de chasseurs s'interrogent toujours au sujet du grand chien bécassier... Existe-t-il vraiment des lignées ou est-ce une simple question de pratique. Il faut bien reconnaître que certains chiens les trouvent et les arrêtent de façon innée alors que d'autres peinent pour se créancer.  C'est un peu comme pour les bécassines : pour les meilleurs, il ne faut pas plus de deux oiselles pour exceller et pour les besogneux, deux saisons ! C'est un fait observé de tous les sauvaginiers et donc incontestable.

Je me souviens d'un setter anglais que son maître ne pouvait plus garder à cause d'un divorce qui l'obligeait à déménager en appartement. A ce propos, c'est non sans une certaine ironie qu'il faut bien constater que, contrairement aux idées répandues, ce sont souvent les chiens qui pâtissent le plus des séparations... Ce brave setter n'était pas né chez moi mais provenait de chez un éleveur connu et réputé ; son maître m'avait d'ailleurs indiqué qu'il était un excellent chasseur et qu'il regrettait de devoir s'en séparer. Je le récupérais donc et le proposais à l'un de mes clients qui souhaitait préparer le retraite de sa chienne qui atteignait l'âge très respectable de 12 ans et qui, selon lui, semblait accuser une légère baisse de régime par rapport à l'année passée... 12 ans cela fait quand même 84 ans en multipliant par 7 mais cela ne semblait pas lui venir à l'esprit !

Quelques jours plus tard, nous lâchons ensemble ce chien dans mon bois. Il part au petit trot en farfouillant à droite et à gauche sans trop tenir compte de nous et sans me donner vraiment l'impression de chasser. Nous le suivons et je commence à me demander si son propriétaire n'avait pas surévaluer ses capacités. Au bout de 20 minutes, nous ne trouvons rien et décidons de revenir au chenil pour poser un faisan et voir ses réactions. Nous marchons donc sur une grande allée pour rentrer au plus vite quand soudain le chien quitte celle-ci et avance 20 mètres dans les fougères et s'immobilise, tétanisé. Nous nous approchons de lui et j'avoue être un peu surpris de cet arrêt à un endroit où il n'y a jamais de faisans et rarement des bécasses à cette époque : nous sommes le 15 octobre et elles sont plutôt dans les haies en bord de plaine. Je caresse doucement le chien, pense à une pose d'arrêt à vide et au bout d'un petit moment j'aperçois la mordorée, l'œil rond à même pas 1m 50 de son nez. « Flac..Flac.. » Je ne la tire même pas tant je suis surpris.

Finalement, mon client n'a pas pris le setter car sa femme ne voulait pas d'un deuxième chien tout de suite : sa chienne est morte à 18 ans !!! sa femme est toujours vivante...

Le lendemain, un peu ébranlé par cet étonnant arrêt, je décide de l'emmener à la chasse pour en avoir le cœur net : 3 arrêts, 3 bécasses... Et à chaque fois, elles sont bloquées à moins de deux mètres : haut les mains, peaux de lapin ! J'ai vendu ce chien en Bretagne et son nouveau propriétaire m'a raconté la même chose que j'ai vu et que je viens de vous décrire. Ce chien n'a jamais fait voler une bécasse de sa vie et il les a toujours arrêtées en allant droit dessus comme s'il savait où elles étaient.

Je souhaite à tout le monde un tel chien mais cela n'est pas monnaie courante. Seules beaucoup de sorties et beaucoup de mises en présence permettent d'atteindre un tel niveau d'efficacité.

En réalité, il faut 3 grandes qualités pour devenir un excellent bécassier : une grande passion de la chasse, un sens de la place et un arrêt très ferme. Bien sûr, c'est le rôle d'un élevage sélectif de favoriser ces dons de la nature et c'est sans doute en cela que l'on peut parler de lignées. Je ne parle pas bien sûr du nez, du style et de l'intelligence car il a bien des chiens qui ont ces 3 qualités réunies et qui ne sont pourtant pas de grands bécassiers.

Une grande passion de la chasse car il faut parfois chasser toute une journée et affronter tous les biotopes sans une occasion. Un sens de la place car la forêt est vaste et il faut faire des choix : pourquoi passer dans les ronces près de ce houx et non pas de l'autre côté dans les feuilles... C'est l'instinct et l'expérience qui décide. Enfin un arrêt ferme car il faut parfois attendre 5 à 10 minutes l'arrivée du fusil.

La passion de la chasse et le sens de la place : c'est inné ... Mais l'expérience cela s'acquiert en multipliant les sorties ; l'arrêt ferme, c'est aussi une qualité naturelle mais vous pouvez tout de même l'améliorer avec le dressage.

Votre chien arrête bien mais il faut lui apprendre l'attente. La première chose à lui enseigner progressivement est donc de vous attendre longtemps.

Mettez le en position down ou ferma et commandez « pas bouger ». Eloigner vous de lui, 10, 20, 30 puis 100 mètres avant de revenir près de lui et faire voler un pigeon devant son nez. Vous n'êtes pas obligé de le maintenir sage à l'envol si vous ne l'exigez pas à la chasse : il poursuit donc l'oiseau et même vous lui tirez pour le récompenser.

Au début, il faut donner les premières leçons en milieu ouvert puis très vite les dispenser au bois.

Les fois suivantes, vous disparaîtrez vraiment hors de sa vue, 1, 2 puis 5 à 10 minutes avant de revenir à ses côtés et de faire voler un autre pigeon. L'idéal est de se trouver à proximité d'une haie où vous pourrez venir vous cacher pour l'observer et intervenir rapidement le cas échéant.

Cette fois-ci, dissimuler au préalable une boîte d'envol à deux ou trois mètres de la place où il va se tenir. Amener ensuite le chien à contre vent de la boîte pour qu'il ne puisse pas la voir et immobilisez-le : « Pas bouger. Faites voler le pigeon de la boîte après avoir disparu de sa vue 5 ou 10 minutes.

Bien entendu, s'il quitte sa place, il faut l'y ramener manu militari et recommencer la leçon. Pour quelques récalcitrants, il faudra utiliser le collier pour le remettre à sa place comme pour les leçons de l'immobilité sur une plate forme. Dans ce cas, la haie toute proche sera une excellente cachette. Un aide caché peut aussi faire l'affaire. Il sort rapidement de derrière les buissons et intervient dès que le chien bouge.

L'avant dernière étape consiste à lui faire arrêter une boîte d'envol très près de vous, de commander « Pas bouger » puis de s'éloigner jusqu'à 100 mètres de lui comme pour les premières leçons jusqu'au moment où vous pourrez disparaître de sa vue pendant au moins 5 à 10 minutes avant de revenir à ses côtés comme à la chasse et de déclencher l'envol. Le chien doit être dans ce cas, deux fois plus sage qu'à la chasse car vous commencez d'abord par vous éloigner de lui pour ensuite revenir le servir.

La dernière étape est de disposer une boîte d'envol dans le bois et à le laisser la trouver hors de votre vue. Dès que vous n'entendez plus la cloche, laissez-le à l'arrêt 5 à 10 minutes avant de venir le servir. Si vous disposez une boîte toujours au même endroit, il va très vite comprendre qu'il peut foncer droit dessus sans vous attendre.

Plus tard, à la chasse s'il ne respecte pas un arrêt laissez-le au moins 5 minutes à la place exacte où il aurait du tenir et disparaissez de sa vue comme à la leçon ; cette fois, il comprend parfaitement ce que vous attendez de lui : un arrêt ferme et une sage attente. Au prochain arrêt, arrêtez-vous dix mètres derrière lui si vous le pouvez et attendez en silence au moins 5 minutes avant de vous approchez et de faire partir la bécasse. S'il tente d'avancer pour faire voler, intervenez comme à l'entraînement. La prochaine fois, il se demandera si vous n'êtes pas derrière à l'observer.

Bien sûr, avec beaucoup d'oiseaux et de nombreuses sorties, il suffit de ne tirer que les bécasses arrêtées pour qu'avec du temps et de la patience, on en arrive au même résultat : un chien qui arrête ferme et attend avec une très grande patience son maître. Il s'agit là d'un véritable dressage naturel.

Thierry Hamon