Des juges de field-trial et des jugements

C'est un sujet délicat à aborder s'il en est un car il n'est plus question de chien, de qualités naturelles ou de dressage mais de ce qui dépend plus des hommes dans la cynophilie en général et dans les fields en particulier : le jugement avec sa part de rigueur et parfois de subjectivité. L'interprétation et la sensibilité peuvent varier d'un individu à l'autre sans qu'il n'y ait qu'une seule vérité.

Du jugement peut dépendre la carrière de certains chiens. Celle-ci se joue parfois en quelques secondes quand après avoir analysé la situation, le juge décide du qualificatif et du classement qu'il va attribuer à tel ou tel chien. Quelques uns ne deviennent jamais champion sans parvenir à faire le dernier CACT qui leur manquent alors que sur la dernière ligne de leur carnet, un 1er Excellent sec sans CACT vient une fois de plus s'ajouter aux autres.

Des erreurs, il y en a forcément et elles peuvent rapidement entraîner la polémique voire l'esclandre mais beaucoup plus rarement car la très grande majorité des présentateurs et des juges sait garder le self contrôle de rigueur quand on pratique un sport quel qu'il soit. Des cartons jaunes mais presque jamais de cartons rouges, c'est tout à l'honneur de l'ensemble des intervenants de ce sport et cela mérite d'être souligné.

D'un autre côté, il faut aussi considérer que la plupart des erreurs de classement sont souvent faites de bonne foi, sans intention réelle ou inavouée de pénaliser un concurrent. L'erreur est humaine et fait partie de la règle du jeu... Il faut l'accepter mais elle ne doit pas devenir un paramètre constant du jugement, c'est à la commission d'utilisation d'y veiller.

En fait, le jugement est établi après l'analyse de trois critères : l'allure, le point et la quête, étant entendu qu'aucune faute technique ne doit être commise avant la fin des quinze minutes réglementaires ce qui entraînerait le fameux coup de trompette éliminatoire.

Pour faire simple, l'allure est le galop et la manière typique de chasser de la race : un setter doit courir et chasser comme un setter sinon il est inintéressant même s'il est très performant face au gibier.

Le point c'est l'ensemble du comportement et des attitudes d'un chien avant, pendant et après un arrêt sur un oiseau. Bien entendu, un pointer doit prendre une émanation, arrêter et couler comme un pointer. L'arrêt doit aussi être d'une fermeté absolue car cet atavisme est l'essence même du chien dit d'arrêt. Trop souvent, l'importance de cette qualité essentielle a été oubliée et nombre de chiens qui marchaient sur leurs arrêts ont gagné alors qu'ils auraient du être éliminés sans pitié.

La quête c'est la recherche du gibier. Elle doit être à la fois ordonnée, naturelle, dominatrice et intelligente.

En résumé, je dirai que l'allure permet de juger le chien par rapport à sa race, le point d'évaluer ses qualités naturelles et la quête d'apprécier sa personnalité et son intelligence.

Avec ses trois critères en mémoire, la plupart des juges parviennent assez facilement à attribuer un qualificatif à chaque chien.

Là ou les choses se compliquent c'est quand il faut établir le classement définitif avec un premier prix CACT ouvrant droit ou complétant un championnat de travail. Il s'agit bien d'un concours et il faut un gagnant.

En effet, les juges sont proposés par les clubs de race et ont forcément des affinités plus ou moins prononcées avec telle ou telle race qu'ils affectionnent plus particulièrement... Du moins, on les soupçonne parfois de les avoir...Un présentateur de bretons est toujours un peu méfiant à l'égard d'un juge grand amateur de braques... et toutes les combinaisons sont possibles avec comme coefficient multiplicateur le fait que certain juges sont considérés comme des juges de continentaux, d'autres comme des juges de britanniques, d'autres encore comme des juges de couple et distinction suprême, il y a les juges de grande quête. Ce qui est d'ailleurs amusant c'est qu'eux même se différencient et se hiérarchisent ainsi par race ou par type d'épreuve.

L'autre facteur qu'il faut prendre en considération c'est que le juge est avant tout un bénévole. Un chasseur surtout amateur de bons chiens au point de leur consacrer de nombreuses journées dans l'année pour aller évaluer leurs qualités et leurs aptitudes sur le terrain. Aujourd'hui, 95% des chiens sont présentés par des pros et les 5% restants le sont par des amateurs confirmés qui entraînent seuls leurs chiens avec des dizaines d'années de pratique derrière eux ou par des propriétaires qui les font préparer par des dresseurs pour les présenter eux-mêmes ensuite. Ce bénévole, en principe amoureux du grand chien se retrouve donc face à une majorité de dresseurs expérimentés. Il doit obligatoirement avoir une attitude très professionnelle face à des personnes dont présenter en field est le métier et qui sont dans les champs derrière leurs chiens du 1er janvier au 31 décembre (exception faite de la fameuse période du 15 avril au 30 juin où il est interdit d'entraîner en terrain ouvert, ce qui est une situation unique en Europe mais c'est un autre débat...). Quand un dresseur présente une batterie de 7 ou 8 chiens à un juge, il connaît parfaitement ses chiens et leur valeur les uns par rapport aux autres et, dans cette situation, c'est le juge qui est jugé car le dresseur peut facilement contrôler et évaluer ses connaissances. Difficile parfois dans ces conditions, de prendre des décisions qui déplaisent et de résister à la pression de certains présentateurs mais être juge c'est aussi gagner le respect des concurrents par la justesse, l'objectivité et la constance de ses jugements.

Plus compliquée encore, c'est la nature des épreuves : on ne juge pas le gibier tiré comme la bécasse et encore moins comme le printemps. Certains grands juges ont acquis leurs galons en plaine derrière les perdreaux et les choses leur paraissent naturelles. Ces juges confirmés évitent de vous conduire dans des escourgeons de 20 cm de haut comme si c'était du blé sachant très bien que les perdreaux n'y sont jamais sauf s'ils s'y remisent... Quand bien même, ils sont de toute façon imprenables. Parfois, les champs ont été traités la veille ou le jour même du concours, ils s'en rendent compte tout de suite et vous changent immédiatement de terrain : la valeur de l'épreuve est faussée et l'intégrité physique des chiens et des hommes est menacée. Bravo à eux !

Certains matins froids, plutôt que d'attaquer leur terrain plein champs, ils préfèrent inspecter les bords de village ou de ferme pour trouver les perdreaux et éviter ainsi les parcours sans occasions. Le vent a aussi une grande importance et selon sa direction le comportement des chiens et des oiseaux sur le terrain sera totalement différent : leur appréciation des parcours aussi. Un parcours sur un terrain morcelé entrecoupé de haies ou de bordures de bois avec des perdreaux sur l'œil, à l'abri du vent et des lièvres prêts à déguerpir au bois à la moindre alerte n'a pas le même impact que 200m de chaque côté sur un tapis vert  avec un point remonté à la 12 ème minute. Seul un vrai chasseur sera en mesure de l'apprécier à sa juste valeur et de le préférer à un parcours classique de CACT. Pour la grande quête, c'est encore autre chose car c'est vraiment le grand parcours classique qui doit être récompensé : c'est un autre monde que les juges de quête de chasse ne doivent pas chercher à copier. Bref autant de connaissances et d'expériences que la majorité des juges acquiert auprès de leurs collègues formateurs puis grâce à la pratique et à leur sens personnel de l'observation qui doit être exacerbé.

Dans ces situations difficiles, les juges inexpérimentés ou fraîchement nommés se retranchent derrière le règlement et l'appliquent à la lettre, ce dont ne sont pas dupes les présentateurs. Ce formalisme prudent les rend assez nerveux surtout quand ils tombent régulièrement sur les mêmes noms chaque matin.

Un bon juge c'est un peu comme du bon vin, il faut du temps mais il y a aussi des vins nouveaux qui surpassent de temps en temps les grands crus.

Chaque saison amène aussi des subtilités de jugement qui sont parfois discutables mais elles ont l'attrait de la nouveauté et finissent par s'effriter au fil des concours quand elles n'ont pas une réelle justification. Souvent, il s'agit donc d'une mode passagère. Cette année, j'ai remarqué que beaucoup de juges faisaient une fixation sur l'envol des perdreaux dans l'axe du chien. Fixation car certains prennent le mot axe au pied de la lettre sans tenir compte qu'il s'agit plutôt d'un cône (celui de l'émanation) et parfois sans se préoccuper du sens du vent qui peut être de trois quart à l'endroit exact ou le chien arrête. Qui plus est, lorsqu'un chien est en arrêt à plus de 200 m de son conducteur, voire à 800 m en grande quête et que celui-ci met un certain temps pour aller le servir, on peut accepter un léger décalage de l'envol. Ce n'est infamant ni pour le chien, ni pour le juge : Après 5 minutes d'attente, les perdreaux eux, ont tout de même le droit de bouger légèrement, ce ne sont pas des faisans posés. Certains pointers arrêtent dans la position où ils se trouvent, sans même tourner la tête vers l'émanation tellement leur arrêt est ferme et brutal. Ils se contentent de capter celle-ci par où elle leur arrive sans plus oser bouger le moindre muscle, c'est-à-dire sur le côté quand le vent est de trois quart. De loin, le chien semble arrêter dans une direction et les perdreaux décoller dans une autre : il en est rien, au contraire c'est un grand point en parfait style pointer avec une immobilité sur l'émanation exemplaire. Difficile à apprécier et à admettre pour certain settermen mais c'est la vérité du pointer. D'autres années, les juges insistaient sur un coulé avec le conducteur derrière le chien et non pas sur le côté... Tous les chasseurs de perdreaux savent qu'il ne faut pas hésiter à se décaler de quelques mètres sur le côté du chien en train de couler pour faire voler des oiseaux piéteurs. Si vous rester derrière le cul de votre chien, ils préfèrent continuer de courir dans la roue de tracteur et vous ne validerez pas votre point. Aujourd'hui, en grande quête, on déclasse le setter qui s'aplatit au sol, couché, et on lui préfère l'arrêt semi fléchi des antérieurs, en grand style setter. Cela va dans le sens de l'amélioration de la race et de la finesse du dressage. Bravo encore.

La mode s'applique aussi au parcours lui-même mais cela dure beaucoup plus longtemps, cela devient une tendance.  La tendance de ces dix dernières années étaient à une quête très méthodique, sans aucune prise de risque, alliée à une technique irréprochable. Ce style de présentation en imposait aux juges qui admiraient plus encore l'habileté technique de certains dresseurs que les qualités naturelles de leurs élèves. Aujourd'hui, la tendance semble s'inverser puisque la plupart des présentateurs sont des professionnels capables d'obtenir ce niveau technique, les juges cherchent donc d'autres critères pour départager les chiens : la prise de risque, l'ouverture, la passion de la chasse, l'inspiration face au terrain.

Le retour en force de l'armada italienne a aussi contribué à relever le niveau de la compétition. Cela commence en grande quête et cela redescend ensuite automatiquement en quête de chasse. Aujourd'hui, on ne rencontre presque plus de chiens à cheval entre les deux disciplines comme il y a 10 ans : le fossé s'est recreusé et c'est plus logique ainsi.

Tant mieux, c'est le chien et donc l'amélioration des races qui redeviennent le premier centre d'intérêt des juges.

Les multiples changements de règlement de ces dernières années, surtout en britannique d'ailleurs, obligent les juges à s'adapter, à évoluer et à se perfectionner continuellement. La volonté de privilégier la quête en couple dans les années à venir est un véritable challenge car aujourd'hui peu de juges officient régulièrement dans cette discipline.

Le règlement peut aussi créer des situations embarrassantes. Par exemple, le fait d'imposer aujourd'hui aux conducteurs de ne présenter que dans deux discipline par jour entraîne automatiquement que certains juges n'auront qu'un seul concurrent avec tous ses chiens de solo dans leurs batteries. Si cette mesure a pour but de désengorger les fields, il y a plus simple dans ce cas : chaque juge se présente chez un dresseur et juge ses chiens sur son propre terrain... Plus de problème de terrains, d'attente entre les concurrents etc... Poussée à fond, la logique rejoint toujours l'absurde.

Le  juge préféré des dresseurs c'est sans doute le découvreur de chien, celui qui repère immédiatement le champion en herbe, même s'il est encore un inconnu. Il est fier de l'envoyer à son premier barrage, il a fait son boulot : il a trouvé le meilleur, celui avec qui il aimerait aller à la chasse.

Thierry Hamon
Dresseur professionnel