Une ouverture pas comme les autres...

L'ouverture est un grand jour pour beaucoup de chasseurs ; certains s'y préparent longtemps à l'avance : choix de l'action de chasse avec visite approfondie du territoire, essai du fusil et dernier réglage au ball trap, achat des cartouches après avoir étudié tous les comparatifs publiés dans les meilleures revues cynégétiques. Bref un vrai compte à rebours et tous les ans c'est pareil... D'autres trop occupés par leur profession ou même disons le trop insouciants préparent leurs affaires la veille au soir et compte sur leur bonne étoile du lendemain.

Pour le chien, il en est de même : certains vont se préoccuper très tôt de vérifier le carnet de santé et n'hésiteront pas à rendre une petite visite à leur vétérinaire pour les éventuels rappels et un rapide examen général de leur précieux auxiliaire avant d'entamer une longue et fatigante saison. Un ravitaillement en croquettes haute énergie sera également programmé pour ne pas être pris au dépourvu...

S'ils sont les heureux propriétaires d'un jeune chien, ils auront bien entendu contacté en temps voulu un dresseur professionnel pour le préparer au mieux  pour le jour J. En général, il s'agit principalement d'éveiller ses qualités naturelles de chasseur : rechercher, arrêter et rapporter du gibier en introduisant progressivement le coup de fusil. Beaucoup de dresseurs ne se préoccupent que très peu du coup de fusil et rendent à leurs clients des chiens qui chassent, c'est vrai mais qui n'ont jamais entendu de coups de feu et c'est souvent la mauvaise surprise à l'ouverture...Votre chien est débourré ou prêt à chasser : exigez de le voir fusil en main ou au moins avec un pistolet 9 mm : cela fait partie du travail et s'il a peur, vous serez au moins prévenu à l'avance.

D'autres qui disposent de temps, de terrains et d'un peu d'expérience vont débourrer eux-même leur jeune recrue : n'en faites pas trop tout de même, il faut aussi qu'il vous désobéisse pour se passionner. L'obéissance c'est à la fin du dressage et non pas au début.

15 jours avant l'ouverture, arrêtez tout, c'est le meilleur conseil que je peux vous donner...C'est celui que m'avait donné René Piat à mes débuts : « Il y a un moment où il faut savoir s'arrêter.. » Comme tous les conseils de René Piat, il faut quelques années pour véritablement les comprendre même s'ils paraissent être des Lapalissades.

Mais revenons à notre insouciant qui, lui aussi, vient d'acquérir un nouveau compagnon de chasse : il a déjà 9 mois et il ne l'a pas vu grandir. Demain, c'est l'ouverture, bon on verra bien... Après tout, c'est un chien de chasse et des meilleures origines, alors bon chien ne chasse t-il pas de race ?. Ce chien c'est sa femme qui l'a choisi dans la portée et d'après l'éleveur, la mère est la meilleure chienne qu'il n'ait jamais eu... Une chance ! Bon admettons que la première petite annonce était bien la bonne...

9 heures moins cinq, notre dilettante est bien au rendez-vous sur le parking obligatoire de l'ACCA entouré de 12 autres chasseurs flanqués de 18 chiens très énervés : première erreur, vous imaginez déjà la suite. Cris, aboiements et  pétarades. Le jeune chien retourne immédiatement à la voiture : la journée est foutue. L'idéal serait plutôt de démarrer tranquillement à 9h30, après que toute la meute se soit dispersée dans la plaine encore toute frémissante de l'été.

Alors admettons que notre ami se soit réveillé un peu en retard et qu'il ne soit arrivé qu'à 9h30. Dark, c'est son nom est enfin lâché dans un chaume et ne tarde pas à galoper après tous les petits oiseaux de la création. Cela va sûrement durer une petite heure, le temps de se mettre en sur régime et de vider la pièce des quelques perdrix restées mottées après le passage très rapide des premiers arrivants. 9h30 plus de nouvelles de Dark, on ne le retrouvera que dans l'après-midi errant sur un chemin de plaine. Deuxième erreur... Peut-être fatale pour Dark.

Admettons donc que par miracle le parking est en bordure d'un magnifique champs de betteraves ce qui est souvent le cas car il faut bien prévoir des aires de chargement pour les camions. Dark s'élance enfin dans cette immense mer de verdure et s'aperçoit très vite que ses moyens physiques ne lui permettent pas encore de traverser toute la pièce au grand galop car il lui faut bien enjamber toutes ces feuilles et, plus difficile encore, passer de rang en rang.

Sa quête se restreint et c'est très naturellement qu'il commence donc à s'intéresser à quelques pistes. Tout cela est bien prometteur songe notre touriste cynégétique et pourquoi pas en faire un champion se dit-il avant de replonger au plus profond de ses pensées. Une heure plus tard, Dark est un peu fatigué de tourner en rond et commence à se demander ce qu'il peut bien faire ici. Un premier perdreau gicle à 20 m sur la gauche quand Dark est 20 m à droite. Pan ! Pan ! loupé. Dark n'en mène pas large et préfère rester à une certaine distance de son maître qui est bien bruyant aujourd'hui. Troisième erreur, peut être fatale pour la future carrière en field-trial mais aussi pour le reste de la saison de chasse.

Admettons donc qu'à 9H30 un autre insouciant arrive lui aussi en retard et que par chance, il s'agisse d'un bon ami de notre Tartarin et admettons aussi qu'il possède une excellente chienne et lui propose de chasser à deux . Dark s'élance à nouveau derrière cette jolie fille qu'il considère déjà comme sa fiancée et n'a qu'une idée en tête : l'épater.

Rappelez-vous la perdrix qui gicle à gauche, cette fois elle est remontée de haut nez par Sally et bloquée en grand style. Dark s'approche à la hauteur de sa belle, en prend plein les narines et assiste au départ fulgurant de son premier oiseau. Tout heureux de s'élancer à sa poursuite, il n'entend qu'à peine les deux coups secs du calibre 20 quand déjà Sally le croise avec l'oiseau désailé en travers de la gueule. Il tente bien de la lui prendre mais elle tourne et lève la tête de façon qu'elle soit toujours hors de sa portée.

L'après-midi même Dark arrêtera et rapportera sa première perdrix : la saison de notre insouciant est bien partie mais il nous a fallu beaucoup l'aider pour en arriver là,  sans doute peut-être beaucoup plus que ne le fera son propre ange gardien ce prochain jour de septembre.

De toute façon, il ne lira pas ces quelques lignes ou se dira qu'il a bien temps de se préoccuper de tout cela ...

Bon ! admettons qu'il les ai lues...

Thierry Hamon
Dresseur professionnel