Secrets de dresseurs...

La chasse en plaine ne dure malheureusement que quelques dimanches ; sans doute la faute a l'agriculture moderne qui s'empresse d'ensemencer ce qu'elle vient à peine de moissonner, sans oublier des ouvertures tardives qui ne permettent plus la chasse de la caille qui, dans certaines régions continuent toujours de migrer et d'abonder en plaine au mois d'août. Seules les premières pluies les chassent...

Difficile dans ces conditions de tirer un perdreau à l'arrêt de son chien sauf peut-être le jour de l'ouverture grâce à l'effet de surprise. Dès le deuxième dimanche, le moindre bruit réveille toute la plaine et il suffit d'un claquement de porte de voiture pour apercevoir au loin quelques bandes de fuyards raser le sol et disparaître à l'horizon brumeux du mois d'octobre. La chasse au perdreau au chien d'arrêt est terminée, seules les battues ou des tirs de raccroc permettront les triplés mémorables dont nos pères se souviennent tous.

Des histoires de chasse et de chiens les dresseurs en ont aussi et c'est au gré des rencontres, des conversations ou à la veille de l'ouverture qu'on aime se les remémorer.

Le triplé sur compagnie est un art qui nécessite une initiation. En ce qui me concerne, c'est Joseph Maertens, le très connu dresseur de la région Lilloise, qui m'a enseigné les bases techniques de cet exploit cynégétique. Faire un triplé de temps en temps, c'est un beau coup de chance ; le réaliser à la demande, cela mérite le livre des records. Voici donc en exclusivité le secret du triplé de perdreau de Joseph Maertens que celui-ci m'a révélé il y a une quinzaine d'année en Pologne :

1/ D'abord, Il faut un excellent chien pour bloquer une compagnie de gris dans les pommes de terre polonaise. Pas de problèmes, Joseph avait de fameux bretons à cette époque.

2/ Dès que la compagnie explose devant le chien, il faut repérer les deux premiers oiseaux et ne pas les quitter des yeux car ils vont se croiser : c'est à ce moment exact qu'il faut lâcher le premier coup. Les deux premiers perdreaux tombent

3/ Il suffit maintenant d'attraper un autre oiseau un peu plus bas que les autres pour compléter le tableau.

4/ L'excellent trouveur doit également avoir un très bon marking car il faut retrouver cette triade malchanceuse pour authentifier l'exploit.

A l'époque, Joseph réalisait régulièrement des triplés et nombre de ses amis qui l'ont accompagnés à la chasse en plaine peuvent en témoigner. En fait, c'est magique car les deux premiers se croisent toujours, je l'ai par la suite toujours vérifié. Comme Joseph Martens le dit toujours : « Je ne mens jamais ».

La chasse en plaine, le très célèbre Dominique Covollo la connaît bien : ses braques comme Tintin du Mas de la Combe et ses bretons comme R'Vampire du Mas de la Combe, tous deux issus de son élevage était aussi connus sur les terrains de field qu'ils l'étaient dans la région de Salbris où se trouvait son chenil.

Nombre de ses clients l'invitaient régulièrement au plus belle battue de perdrix de la région. Quand on est un dresseur aussi illustre que M.Covollo, il faut tenir son rang et il se plaisait à réussir de jolis coups de fusil digne de sa légende.

Dominique Covollo était une personnalité hors norme capable de toutes les excentricités et certainement un très grand mystificateur. Son humour était glacial et il ne cachait pas son sentiment de supériorité sur les autres. Il était très redouté des juges comme de ses collègues car il était aussi très intelligent et avait le secret des répliques cinglantes.

Un de ses hôtes qui le connaissait très bien et qui, sans doute avait à se venger de quelques unes de ses froides moqueries le plaça au fond d'un vallon où la visibilité était quasi nulle avec des compagnies qui arrivaient à au moins 80 km/h à 40 mètres dessus de sa tête. Il fallait s'appeler « Carrega » pour tuer une perdrix et encore de temps en temps. Ce poste lui était en plus attribué pour la journée car le propriétaire avait organisé ses battues tout autour de ce vallon dans le but avoué de le ridiculiser.

A chaque fin de traque, chacun annonçait son score à l'appel de son nom. 1ère Battue, M.Covollo, combien ? Zéro...2ème traque, M.Covollo, combien ? Zéro...

La journée allait être interminable... A la 3ème traque, alors que Covollo regardait passer les compagnies et ne les tirait même plus, le miracle se produisit : il aperçut une quinzaine de perdreaux descendre doucement la pente abrupte en piétant et s'arrêter à une vingtaine de mètres de lui. Les oiseaux étaient bien regroupés sur moins d'un mètre carré ...Sans hésiter, il envoya ses deux coups après avoir soigneusement et longuement visé : seuls trois rescapés s'envolèrent et il ramassa rapidement les douze morts.

Certes le geste était peu glorieux mais il avait l'avantage de lui sauver la mise. Il restait encore 3 traques. A la troisième, il annonça : 2 perdreaux. A la quatrième : 4 perdreaux et à la cinquième : 6 perdreaux. Son hôte était perplexe, alors Covollo lui indiqua que le soleil l'avait beaucoup gêné en début de journée puis celui-ci avait baissé et que cela lui avait permis de réaliser de meilleurs tirs en fin d'après-midi. Le ton modeste du dresseur laissa un doute amer à l'organisateur de cette chasse piège. Difficile de tromper un tel mystificateur.

La dernière anecdote me concerne personnellement et peut-être ne l'aurais –je pas cru si on me l'avait raconté. Un de mes clients et ami conseille à une jeune femme propriétaire d'un setter irlandais de venir me voir pour tester son chien. Est-il un bon chien de chasse etle cas échéant, peut il faire des concours ? Telles sont les questions auxquelles il faut répondre. A l'heure dite la personne se présente avec son chien qui est un magnifique sujet d'exposition mais qui ne semble pas avoir vu la plaine très souvent.

Au préalable, je lâche quelques perdreaux et nous voilà parti dans les champs.
Le chien semble s'intéresser mais ne chasse pas vraiment quand il marche sur une perdrix. Celle-ci s'envole et il semble assez motivé pour la poursuivre. De retour avec nous, il se met à quêter et à inspecter son terrain avec une grande attention quand, soudain, il décroche d'un lacet et remonte rapidement sur quelques mètres : une deuxième perdrix démarre au bout de son nez. Il la poursuit avec une grande persévérance cette fois et manifeste maintenant un très grand intérêt pour ce morceau de luzerne qu'il nous reste à battre. Nous le rattachons et j'indique à sa maîtresse qu'elle a un très bon chien de chasse qui, en très peu de temps  s'est déclaré, alors qu'il a déjà quatre ans et n'a jamais chassé mais que, par contre, il n'a pas la dimension d'un trialer.

Mais continuons tout de même lui dis-je car il nous reste à vérifier le coup de feu et, au prochain perdreau, je tirerai avec ce pistolet que j'ai emmené.

Le troisième perdreau est arrêté fermement et après un coulé de quelques mètres il s'envole droit vers une remise de bois. Je tire un coup de pistolet dans sa direction quand l'oiseau pénètre dans celle-ci. Et là l'incroyable mais vrai se

Produit : l'oiseau heurte une branche et se tue sur le coup...de pistolet. Bientôt l'irlandais revient avec sa perdrix dans la gueule et nous la donne à la main. Ma cliente ne semble pas avoir vu cet accident en vol et s'extasie de la qualité de l'arrêt et du rapport de son chien. Instinctivement, je ne dis rien et je complète ses compliments puis un quart d'heure plus tard elle me quitte ravie de son après-midi.

Quelques jours plus tard, mon ami m'appelle et me confirme qu'elle était un peu déçue que son chien ne puisse pas concourir en classe travail mais qu'elle était malgré tout très satisfaite des qualités de son chien.

Quant à moi, elle a confié à mon ami qu'elle n'avait encore jamais vu une personne tirer et tuer les perdrix avec un revolver...Ni lui, ni moi n'avons jamais démenti cette histoire.

Thierry Hamon
Dresseur professionnel